Numérique adolescent et vie privée (Épisode 3) : enquête statistique auprès des parents

Rédigé par Mehdi Arfaoui (sociologue) et Jennifer Elbaz (mission EducNum)

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31 mai 2024


Le LINC et le pôle d’éducation au numérique de la CNIL enquêtent sur l'accompagnement à la protection de la vie privée des élèves de collège. Ce troisième épisode s'appuie sur un enquête statistique réalisée auprès de 600 parents d’élèves de collège.

Dans le premier épisode de cette enquête, nous avons montré la place que donnent les travaux en sciences sociales au numérique adolescent, notamment dans la construction des liens avec leurs pairs et dans la formation d’une identité publique. Nous avons vu que les enjeux de surveillance et de contrôle de ces usages sont plus complexes qu'il n'y paraît, et nécessitent d'appréhender adéquatement la place qu'occupent les parents dans la vie d'un adolescent en développement, mais également le rôle joué par l’ensemble de la communauté éducative constituée des enseignants, des médiateurs et des éducateurs vis-à-vis de ces familles.

Dans le deuxième épisode de l’enquête, nous avons mis ces constats à l’épreuve du terrain. 130 entretiens semi-directifs auprès de collégiennes et collégiens nous ont permis de souligner la diversité et la versatilité des usages adolescents du numérique, de mettre en lumière les tensions qu’engendre la multiplicité des sources de contrôle (pairs, famille, école, etc.) autour de ces usages, et de documenter la perception des risques numériques par les adolescents, tout comme les stratégies qu’ils et elles développent pour protéger leur vie privée en ligne.

Ce troisième épisode complète les deux précédents en s’appuyant sur les réponses de 600 parents de collégiennes et collégiens représentatifs de la population française (voir encadré méthodologique et annexes). Les questionnaires portaient sur quatre dimensions : 1) le niveau de compétence numérique que les parents estiment avoir, et en particulier sur la protection des données personnelles, 2) les équipements numériques auxquels leurs enfants ont accès, 3) les pratiques des parents pour accompagner leurs enfants dans leurs usages du numérique, notamment au regard de la protection de leur vie privée, et 4) la perception des risques de violation liés à ces usages. Dans un souci de cumulativité, tout au long de l’épisode, nos résultats sont mis en regard de statistiques produites par d’autres institutions sur la même thématique.

Synthèse de l'épisode 3

  1.  Sans surprise, les inégalités socio-économique et territoriales déterminent fortement le rapport au numérique des parents d’élèves de collège – les répondants des catégories supérieures et habitants des grandes agglomérations étant favorisés par rapport aux autres. Dans le même temps, la répartition des compétences et des pratiques ne se fait pas de façon linéaire – les positions professionnelles intermédiaires ou subalternes de certains parents pouvant par exemple donner un accès à des connaissances liées au RGPD, de même qu’une pratique régulière des réseaux sociaux pouvant orienter des modalités d’accompagnement parental. Toute action de sensibilisation à l’égard des publics doit donc se faire en considérant cette diversité et cette complexité.
  2.  La période de l’arrivée au collège constitue un moment clé de l’acquisition d’un matériel à soi, notamment d’un téléphone portable. Dans l’ensemble, les parents valorisent d’abord le téléphone comme outil de surveillance et de protection de leur enfant (64%). Les inégalités sociales et territoriales semblent toutefois également jouer un rôle dans ce moment clé. Les parents issus des catégories supérieures semblent par exemple être proportionnellement plus nombreux à prendre en compte la composante « sociale » du numérique, tandis que les résidents hors-Paris sont proportionnellement plus nombreux à valoriser la dimension pratique de l’outil notamment en termes de mobilité. Cette diversité des motivations et des modes d’engagement des parents appelle les institutions à mettre en place un accompagnement numérique adapté.
  3.  92% des parents disent accompagner d’une manière ou d’une autre les activités numériques de leurs enfants. La majorité le fait en discutant avec eux des bonnes façons d’utiliser le numérique, et dans plus d’un cas sur deux jusqu’à l’évocation des questions liées à la protection de la vie privée (59%). Les modalités de contrôle évoluent en fonction de l’âge des enfants, avec des phases d’ajustement du contrôle, notamment en 5e. Les formes de contrôle parental apparaissent également corrélées à la catégorie socio-professionnelle des parents comme au sexe des parents et des enfants. Alors que la 5e semble être un moment charnière dans l’ajustement des pratiques d’accompagnement parental, comment penser le rôle des institutions scolaires et publiques dans ce moment clé ?
  4.  Si 40% des parents interrogés jugent leurs enfants peu ou pas vigilants dans la protection de leur vie privée en ligne, la plupart d’entre eux estime néanmoins qu’il est peu probable voire impossible que leur enfant ait été victime d’attaque ou de vol de leurs données. Cette perception évolue, notamment autour de la 5e, période à la fois de prise en compte du risque et d’apprentissage de l’accompagnement par les parents. Même lorsque l’appréhension des risques est élevée, les parents ne renoncent pas à la mise à disposition d’équipement numérique. Cet épisode nous encouragera donc à réfléchir aux bonnes façons d’accompagner à la fois des parents déjà inquiets mais volontaires pour équiper leurs enfants d’un côté, et des parents moins préoccupés par les risques numériques qu’encourent leurs enfants de l’autre. 

 

Des compétences socialement et géographiquement marquées

Les inégalités socio-économiques et culturelles que nous constatons auprès des parents de collégiens correspondent à celles déjà observées, dans d’autres travaux (Baromètre du numérique 2023 ; ANCT 2022 ; INSEE 2017). À titre d’exemple, lorsque l’on demande aux répondants d’évaluer leur niveau de compétences numériques sur une échelle de 1 à 10, les répondants ayant déclaré appartenir aux cadres et professions intellectuelles supérieures sont proportionnellement plus de trois fois plus nombreux à déclarer des compétences entre 9 et 10 (27%), que les ouvriers (8%). Ainsi, plus on va vers des catégories sociales favorisées, plus les répondants perçoivent leurs compétences comme élevées.


Sur une échelle de 1 à 10, comment évalueriez-vous votre niveau de compétence numérique ? La note de 1 signifiant que vous estimez votre niveau comme étant très faible et 10 comme étant très bon - les notes intermédiaires permettent de nuancer votre évaluation. [Sur la base totale : 605]

Il en va de même pour l’âge, puisque les parents âgés de moins de 35 ans sont 83% à déclarer des compétences allant de 7 à 10 sur 10, là où ils sont 64% chez ceux âgés de plus de 35 ans.