Les lunettes connectées : du neuf avec du vieux ?

Rédigé par Martin Biéri

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11 mai 2026


Depuis plus d’une décennie, les lunettes connectées – ou smart glasses (lunettes intelligentes) – semblaient être cantonnées à un public niche et à des usages restreints. Pourtant, depuis peu, ces dispositifs réussissent à conquérir un public de plus en plus large. 

Des lunettes qui font remonter le temps : quoi de neuf depuis 2012 ?

Dans un parallélisme des formes parfait, les lunettes connectées sont à l’honneur dans le top des innovations de l’année du Time magazine en 2025… mais aussi dans celui de l’année 2012 ! En effet, les lunettes connectées ne sont pas un sujet nouveau. Jusqu’à récemment, elles étaient d’abord associées aux « Google Glass », lancées en 2013, et considérées comme un échec commercial dans les médias spécialisés (à l’instar de l’article de ZDNet 'Google Glass' : chronologie d'un échec), dans les manuels de marketing (par exemple, L'essentiel du management de l'innovation, Albéric Tellier, 2022) comme dans la littérature scientifique (Understanding controversies in digital platform innovation processes: The Google Glass case, Klein et al., 2020). Les lancements qui ont suivi se sont déportés du grand public vers un public de professionnels, que ce soit les Google Glass Entreprise ou les Snapchat « Spectacles » (voir, par exemple, Snap lance de nouvelles Spectacles plus performantes mais inadaptées au grand public).

Le média spécialisé The Verge a produit un podcast fin 2025 sur l’histoire des Google Glass, décrites ainsi : « It was a revolution, and also a problem: Google made face computers extremely uncool, and its early user base was so off-putting they became collectively known as “Glassholes.” » (« C’était une révolution, et en même temps un problème : Google avait rendu ces dispositifs extrêmement ringards, et la base des premiers utilisateurs était si dérangeante qu’ils ont été qualifiés de glassholes » (terme peu positif, mot-valise composé de « lunettes » et « crétin » utilisé pour « qualifier le comportement grossier de certains porteurs » – traduction et euphémisation LINC).

Depuis 2 ans, le nombre de lunettes connectées (toutes marques confondues) vendues augmente continuellement. D’après Counterpoint, une entreprise d’analyse de marché, ce nombre est passé de 378 000 unités vendues dans le monde avant 2023 à environ 1 million pour l’année 2023, et presque 3 millions pour l’année 2024. Cette dynamique semble être confirmée par les récentes actualités publiées par Meta : les livraisons des nouvelles lunettes Meta Ray-Ban Display, associées au bracelet Neural Band, qui devaient arriver sur le marché européen au début de l’année 2026, sont mises en pause pour répondre d’abord à la demande étatsunienne, sans date précise pour les autres pays visés initialement dans la « stratégie internationale » de Meta, dont la France. Le report de livraison serait également justifié par les régulations européennes sur les batteries (qui doivent être amovibles) et sur l’IA, selon Bloomberg. D’ailleurs, selon les chiffres communiqués par EssilorLuxottica (entreprise de production et conception de lunettes), 7 millions de lunettes Ray-Ban et Oakley Meta ont été vendues en 2025, correspondant à une part de marché d’environ 60 % (Le Monde, février 2026).

Ce succès récent des lunettes connectées a également relancé la machine chez Google, qui a annoncé, à son tour, des prochaines lunettes grand public pour l’année 2026 en trois modalités différentes : un premier modèle de lunettes permettant de prendre des photos, des vidéos et de converser avec un assistant IA (reposant sur son agent Gemini) ; et un second modèle affichage sur écran d’informations en réalité augmentée, qui permet une navigation comme sur un smartphone ou un ordinateur ; enfin, un troisième projet de lunettes (Project Aura) dont la partie « ordinateur » est distincte, sous la forme d’un « palet » (pour garder des lunettes augmentées, mais légères). Du côté des constructeurs chinois, on retrouve également des dispositifs similaires chez Xiaomi, notamment avec les AI Glasses, ou encore Alibaba et ses Quark AI (à noter : les deux articles qui sourcent ces nouvelles ambitions comportent une similarité, celle de « s’attaquer à Meta »). Illustration des plus symboliques, la place prise par ces nouveaux dispositifs pour le grand rendez-vous de l’innovation technologique, le CES (Consumer Electronics Show) de 2026, et la « bataille sino-américaine » des concepteurs. Samsung, se lance également, avec une annonce de lunettes pour la fin d’année 2026 – et fait le choix du système d’exploitation Android XR, notamment dans le cadre d’un partenariat avec Google.

Des premières analyses tendent à montrer que ce nouvel engouement du marché des lunettes connectés ne va pas couvrir à court terme les investissements prévus dans le développement de ces lunettes et casques connectés. Pour Meta toutefois, cela pourrait représenter un « pari » sur la fin des smartphones et la possibilité pour l’entreprise de Mark Zuckerberg d’entrer en concurrence sur le terrain d’Apple et Google – déjà sa stratégie pour les casques de réalité virtuelle Oculus.

L’infolettre The Glitch de l’Atelier BNP Paribas (n°259), consacrée au CES 2026, fait le recensement des déclinaisons des lunettes connectées, en particulier « au service de l’accessibilité des personnes malvoyantes et aveugles ». On y retrouve notamment les lunettes de .lumen, une startup roumaine permettant de « guider » l’utilisateur (via plusieurs caméras et fonctionnant en local !) ; SeeHaptic, qui repose sur une sorte de « braille spatial » ; ou encore Hapware, qui retranscrit les communications non verbales par des vibrations via un bracelet connecté.

Comment expliquer cet engouement ?

Plusieurs hypothèses sont possibles (et non excluantes !) :

  • La dimension stylistique : en s’associant avec des lunettiers (Ray Ban et Oakley), Meta a réussi à intégrer dans des lunettes de tous les jours (ou de « mode ») sa technologie de synchronisation avec les smartphones (pour écouter de la musique, par exemple) ou la possibilité de photographier ou d'enregistrer des vidéos. Pour autant, il y avait eu des précédents dans cette dimension stylistique et les mêmes fonctionnalités, notamment avec des associations avec des créateurs (comme la styliste Diane von Furstenberg et les Google Glass en 2014) ou leur réutilisation par des célébrités (recensées par le Time Magazine la même année). De manière symétrique, Google avait annoncé le même type de partenariat avec Luxottica, propriétaire de Ray Ban et Oakley, en 2015... mais peut-être trop tard ? Si ce partenariat n’a pas vu le jour, ce devrait être le cas pour deux autres marques : Warby Parker et Gentle Monster
  • La dimension technique : à l’augmentation des performances et des fonctionnalités proposées (photo, vidéo, batterie), il faut ajouter l’intégration par les concepteurs des modèles d’IA grand public, que l’on pourrait interroger en direct, via commande vocale. Cette option est très récente et ne concerne pas les dispositifs vendus avant l’automne 2025. Il faut aussi souligner l’inscription de ces lunettes dans les développements des casques de réalité virtuelle et le métavers. Dans l’ensemble, à l’exception du chatbot IA, les Google Glass avaient un fonctionnement similaire, (boutons sur le côté et commande vocale), et une autonomie comparable : Meta annonçait 6h d’utilisation avant recharge pour sa première génération de lunettes, les Google Glass tenaient 5h (utilisation normale et continue des lunettes).  
  • Du côté des projections pour l’avenir, on peut noter que le discours a légèrement changé : si l’on parle toujours d’une révolution, les propos sont plus modérés. « Cette dernière innovation (…) révèle un nouvel horizon et (…) redéfinit complètement le concept de “mains libres” » (Francesco Milleri, PDG d’EssilorLuxottica), quand on parlait en 2012 de la fin des écrans et des smartphones. Les nouvelles lunettes se présentent plus comme une nouvelle interface en complément de l’existant (comme les ordinateurs, smartphones, etc.) et ce nouvel objet connecté (pouvoir lancer sa musique, lire ses messages, lancer le GPS, interroger une IA, etc.).
  • Le prix et l’accessibilité : les 1500$ pour les Google Glass avaient généré beaucoup de discussions lors de leur sortie en 2013. En 2026, les modèles les moins coûteux (et de marques moins connues) commencent autour de 50€, et les modèles « premium » se situent entre 350 et 500€. 
  • De manière générale, il faut peut-être également replacer le recours à ces lunettes dans des usages du numérique plus « intenses » qu’en 2013, et plus axés autour des canaux photos et vidéos (avec l’apparition de nouveaux réseaux sociaux, l’émergence des plateformes de streaming, des live, stories et des shorts, etc.), notamment par l’intermédiaire d’influenceurs. De la même manière que les objets connectés portables (« wearables ») sont plus nombreux dans le quotidien qu’il y a 13 ans, à commencer par les montres. Il en va de même pour l’IA grand public, déjà installé dans les usages, et directement intégré dans ces nouveaux dispositifs connectés (et donc désormais également « intelligents »). Ces pratiques et nouveautés ont peut-être permis de dépasser la problématique des Google Glass tel que décrit par Klein et al. (2020, déjà cité – traduction LINC) : « De nombreuses innovations numériques (telles que les Google Glass) sont des “solutions en recherche d’un problème” : le problème à résoudre et le type de valeur pouvant être créé par une innovation numérique (souvent disruptive) n’est pas clair pour les acteurs impliqués ».
  • Enfin, dernière hypothèse théorique, reprenant l’ensemble de ces éléments : nous sommes passés du temps des « innovateurs » à celui des « premiers adeptes » selon la courbe de diffusion des innovations (E. Rogers, 1962 – et également dans un autre chapitre de L'essentiel du management de l'innovation, Albéric Tellier, déjà cité plus haut), qui décline en plusieurs temporalités l’adoption de l’innovation (innovateurs, premiers adeptes, majorité précoce, majorité tardive et retardataires). L’acceptabilité sociale de ces dispositifs aurait donc évolué vers un nouveau stade en presque 15 ans.   

Quelle réception des lunettes par le public ?

 

Au début de l’année 2026, le LINC a lancé une enquête avec Harris Interactive – Toluna afin d’explorer la perception des Français sur les lunettes connectées, dans un contexte de multiplication de ces dispositifs. Cette enquête s’est déroulée en ligne, du 22 au 29 janvier 2026, auprès d’un échantillon de 2 128 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans.

Voir l’article dédié au sondage et à ses résultats

Les lunettes connectées : une technologie avec un statut d’innovation ambigu

- Très peu de personnes ont déjà testé ce type de lunettes (9%) ou indiquent en posséder (1%) ;
- Le profil le plus intéressé par ces lunettes : les hommes de 25-49 ans, de catégories socio-professionnelles supérieures et urbains ;
- Si l’aspect innovation est bien associé aux lunettes, le côté gadget également ;
- Le risque pour la vie privée est bien identifié (67%), pour la santé également (65%), même si les dispositifs sont considérés comme utiles comme « aide » pour certains handicaps (78%), pour avoir les mains libres (59%) ou pour certaines activités spécifiques (sport, santé – 57%).

Un intérêt limité à certaines catégories de la population

Un tiers des répondants (36%) indiquent vouloir acquérir des lunettes connectées, quand les deux tiers indiquent l’inverse (62%). Ce chiffre indique un potentiel marché relativement important (à titre de comparaison, 34% des personnes interrogées possèdent une tablette et 25% une montre connectée – même s’il faut nuancer le « vouloir acquérir » et le fait « d’avoir » de manière réelle). Pour les personnes voulant en acquérir, ils valorisent les avancées technologiques (traduction en temps réel, GPS, photo et vidéo, IA). Pour ceux ne souhaitant pas avoir des lunettes connectées, c’est avant tout parce qu’ils n’en ont aucune utilité, et le prix dans un second temps. La sécurité des données personnelles est un enjeu pour 22% de ces personnes.

Le cas spécifique des photos et vidéos : méfiance et inquiétudes

- Concernant l’usage des lunettes dans ce cas, la méfiance et les inquiétudes priment, surtout sur les enjeux liés au droit à l’image et le consentement (57%), mais également sur l’IA et les deepfakes (37%) – le vol ou la fuite des données est mentionné pour 34% des répondants et 26% pour l’association avec la reconnaissance faciale. 
- L’aspect intrusif des lunettes fait consensus : 81% des personnes interrogées considèrent le risque que l’on prenne des photos ou vidéos de personnes sans leur consentement est plus important qu’avec un smartphone ;
- Près de 9 personnes sur 10 trouveraient dérangeant d’être pris en photo ou en vidéo sans consentement et souhaiteraient être informées de leur usage, sans qu’une modalité d’information soit particulièrement plébiscitée (voyant lumineux, sonore, plusieurs signaux en même temps ou notification sur téléphone).

Une précédente enquête et une recherche qualitative du point de vue des porteurs de lunettes connectées

En 2013, un sondage du même type avait été réalisé par l’entreprise BiTE Interactive aux Etats-Unis, dont quelques chiffres sont rapportés par le journal ZDNet : « "seulement" 10% sont partants pour porter ce gadget de demain. Selon des prévisions d'adoption plus poussées, 38% des personnes interrogées ne souhaitent pas avoir de Google Glass même si le prix est abordable. 45% des sondés craignent que ce nouvel appareil soit contraignant à porter et socialement inadapté. Enfin, 44% ne trouvent pas le produit attrayant. Tout simplement ».

Un autre point de vue, celui d’une équipe de recherche allemande (D. Bhardwaj, A. Ponticello et al., 2024), permet également d’interroger le ressenti des personnes portant ces dispositifs, par rapport aux personnes à côté d’elle : « Nous présentons la première étude consacrée au point de vue des utilisateurs et examinons les problèmes de confidentialité liés au port de lunettes équipées d'une caméra en présence de témoins. ». Les résultats tendent à montrer une certaine ineffectivité des indicateurs de prise de photo ou vidéo (selon la distance, le lieu, l’ensoleillement, etc., mais également de connaissance du fonctionnement des signaux de la part de personnes tierces), mais aussi un certain « fardeau », un certain malaise pour les personnes portant les lunettes pour tenter de ne pas empiéter sur la vie privée des passants. 

Les risques associés, les verres à moitié vide

Certains affirment que ces lunettes connectées « intelligentes » ne sont finalement guère plus intrusives qu’un smartphone et que les oiseaux de mauvais augure ne font que reproduire la techno-terreur qui avait saisi les contemporains des premiers appareils photos (c’est en particulier la thèse de Jeff Jarvis sur son site Buzz Machine : I see you: The technopanic over Google Glass, 7 mars 2013). S’il est vrai que ces lunettes utilisent des capteurs qui sont déjà ceux du smartphone (caméra, micro, etc.), elles sont révolutionnaires en ce qu'elles voient tout ce que le porteur voit, alors que le téléphone ne voit que ce que son porteur lui montre. Il s'agit là d'un changement essentiel de perspective dans la mesure où certains de ces nouveaux objets peuvent être connectés en permanence, lorsque d’autres ne sont que « connectables » et n’ont pas nécessairement la capacité à transmettre leurs données de manière autonome. Ici émerge la spécificité du « wearable computing » et de l’informatique ambiante : les lunettes voient ce que je vois, la montre peut prendre mon pouls ou mesurer la température de ma peau… Et demain, peut-être, des capteurs mesureront mes ondes cérébrales en permanence.

Cahier IP2, Le corps, nouvel objet connecté, 2014

Des premiers conflits d’usage…

Les premières lunettes connectées à destination du grand public avaient suscité des critiques quant au caractère intrusif de ces nouveaux dispositifs. Les risques pour la vie privée ont émergé rapidement lors de l’utilisation de ces dispositifs, comme en témoigne ce que le LINC écrivait déjà en 2016 dans une première recension à propos des Snap Spectacles : « La journaliste du Wall Street Journal Joanna Stern, qui teste les lunettes, finit ainsi par consacrer 75% de son article à la question de la vie privée et aux réactions variées de personnes découvrant être filmées ».

En effet, une bonne partie des critiques se sont focalisées sur l’aspect intrusif de ces dispositifs, mais également de la commande vocale dans l’espace public (avec forcément l’angle de l’intimité, celui des détournements ou dysfonctionnements techniques), à l’instar d’un sketch de l’émission satirique Saturday Night Live ou encore de la mise en image de ce qu’être un glasshole (voir la définition plus haut) par le site d’actualités Mashable. Ce qui avait notamment poussé Google à proposer une liste de « Do’s and don’ts » en réaction, en plus des mesures déjà mis en place, à savoir la commande vocale et un voyant lumineux rouge indiquant l’enregistrement vidéo. 

Pour les lunettes nouvelles générations comme les lunettes Meta, cet aspect-là a également été pris en compte dans la conception, avec un voyant lumineux qui s’allume comme un flash pour les photographies, et qui reste allumé le temps de la captation vidéo, afin de signaler ces actions aux autres personnes entourant la personne. Pour certains modèles, un son est également joué. Car, si les lunettes n’inventent pas la photographie ou l’enregistrement vidéo à l’insu des personnes, d’aucun pourrait arguer que l’embarquement de systèmes photo et vidéo dans un objet du quotidien (lunettes, de vue ou de soleil) de manière plus discrète, pourrait contribuer à l’augmentation de ce phénomène (d’autant plus quand le déclenchement de la capture peut être réalisé directement via un bouton placé sur une des branches des lunettes). C’est déjà l’interrogation en 2013, comme le montre l’article du Nouvel Obs, intitulé « Google Glass : une arrestation filmée à l'insu des suspects », dans lequel le journaliste commente : « La scène filmée présente peu d'intérêt, si ce n'est qu'on y voit comment les passants ne réagissent pas alors qu'ils sont filmés. Certains semblent interloqués, sûrement plus par la monture que par le voyant rouge qui indique l'enregistrement ». A noter qu’à Philadelphie, une première décision judiciaire prise fin mars 2026 concernant ces lunettes est à noter : interdiction formelle de l’utilisation des lunettes connectées au sein des « bâtiments, palais de justice ou bureaux du premier district judiciaire, même pour les personnes munies d'une ordonnance » (traduction LINC). 

… à leur détournement

La question de l’effectivité de cet indicateur se pose d’autant plus lorsque l’on voit fleurir sur les forums ou dans des tutoriels vidéo des manières de se débarrasser de ces voyants. Pour des raisons affichées qui diffèrent : filmer la nuit (ou dans le noir) sans que les lumières s’allument… ou de manière assumée, ne pas à avoir à prévenir les personnes (le tout en se souhaitant un « bon voyeurisme »). Certains ont recours à du scotch noir (même s’il n’est pas si facile de « tromper » la lunette), voire à une perceuse afin de masquer la LED ou la désactiver. Les commentaires et les réponses à ces contenus (posts ou vidéos) montrent bien la tension qui existe dans ces nouveaux dispositifs, entre remerciements et condamnations d’une pratique considérée comme contraire à la vie privée (voir par exemple, ici). A noter qu’il existe déjà dans le commerce des dispositifs permettant de masquer ces lumières (comme ces cache-lumière).

Il est également possible de mettre en place des détournements plus techniques, à savoir étendre les possibilités (pour l’instant cadrées par les concepteurs) à d’autres technologies, comme celles de reconnaissance faciale. Ainsi, des étudiants de Harvard ont mis au point des lunettes qui embarquent le logiciel PimEyes, un moteur de recherche image basée sur la reconnaissance faciale, permettant ainsi d’identifier les personnes croisées dans la rue. Ces lunettes sont également testées dans une vidéo de la créatrice de contenus tech, Amy Plant, dans un but éducatif, qui précise dès l’introduction les problématiques qui sont liées à cette utilisation possible (jusqu’à conclure : « toute la génération qui ne met pas sa tête sur les réseaux sociaux, bah… ils ont raison »). D’autant plus lorsque ces technologies sont embarquées dans le cadre de leurs missions par les force de l’ordre, comme l’indique le média spécialisé 404, avec le cas d’un agent étatsunien utilisant l’enregistrement des lunettes Meta lors d’une mission (soulignant un certain mélange des genres, avec le recours à un dispositif personnel dans le cadre de mission publique). Le New-York Times indique pourtant que Meta envisage (selon un mémo interne à l’entreprise) d’ajouter un système de reconnaissance faciale à ses lunettes, dans un premier temps pour les personnes malvoyantes, puis plus largement au grand public.  

Pour autant, il est intéressant de voir également l’existence de projets alternatifs, comme le projet Ban-Rays : des lunettes connectées… permettant de détecter les autres lunettes connectées qui ont une caméra. Pour cela, les concepteurs ont recours à deux approches : l’une reposant sur l’analyse des signaux optiques et la reconnaissance des reflets lumineux des caméras et l’autre via l’analyse du réseau (bluetooth) même si cette seconde approche semble moins efficace. Un projet similaire et plus grand public est déjà disponible sur certains magasins d’application : Nearby Glasses, également fondé sur les signaux bluetooth des lunettes. Le LINC avait lancé alors en mars 2023, le projet ARBlock, le premier et le meilleur proxy personnel et adblocker en Réalité Augmentée… 

Sur ce point, il faut également noter la lettre ouverte de 75 associations de protection des libertés numériques et de lutte pour les droits des femmes et des minorités à destination de Meta – ou plus exactement à destination de Mark Zuckerberg –, pour demander l’arrêt de ce projet d’ajout de la reconnaissance faciale dans les lunettes connectées, compte tenu des risques pour les individus et en particulier pour des populations vulnérables ou des minorités. 

Et les mêmes risques « classiques », liés aux objets connectés au sens large

De nouveaux articles ont paru au début de l’année 2026 pour faire état des problématiques liées à l’annotation des données par des « travailleurs du clic », notamment au Kenya. Ces derniers, chargés d’aider à « l’amélioration du produit », en particulier la précision de l’IA et de la reconnaissance des objets, du monde réel. Ils reçoivent donc des images provenant d’utilisateurs de lunettes connectées… et tombent ainsi sur des extraits personnels, voire des moments intimes : des « corps nus », des numéros de carte bancaire, des dossiers personnels, etc., révélant parfois une utilisation inappropriée (au mieux !) des lunettes par certains utilisateurs. Selon les travailleurs kenyans interrogés dans l’enquête du journal suédois (Svenska Dagbladet, voir le lien précédent), l’algorithme de floutage mis en place par Meta peut avoir des ratés, et ne cache pas toujours bien les visages.

Cette problématique de l’annotation n’est pas nouvelle, ni liée aux lunettes : un scandale similaire en 2019 avait eu lieu concernant l’assistant vocal d’Apple, Siri, et les extraits envoyés aux annotateurs en Irlande, qui pouvaient comporter des moments intimes des personnes (et qui connait des rebonds en 2025). Dans le cas des lunettes, Meta a toutefois répondu qu'aucune donnée émanant de lunettes connectées européennes n’étaient envoyées au Kenya – réponse laissant de côté les autres enjeux liés à des traitements ultérieurs : l’accès aux enregistrements mal « anonymisés » et parfois lié à une utilisation inappropriée des lunettes par certains utilisateurs, la question des transferts internationaux, le recours à des sous-traitants et leur encadrement. De la même manière, l’on peut penser que les données d’Européens seront, un jour ou l’autre, également traitées pour ces finalités… 

Un autre point est le fait que ces lunettes sont – pour les grands modèles – très liés à l’écosystème de leur concepteur, qu’il s’agisse de la récupération des photos (qui doivent passer par l’application Meta par exemple) ou le recours au chatbot… En effet, dans le cas des lunettes Meta il est nécessaire d’installer l’application META AI, d’avoir une connexion internet, ce qui implique que les enregistrements vocaux, photos et vidéos sont par principe envoyés aux serveurs de META pour générer une réponse. Comme pour les assistants vocaux (voir à partir de la page 37), cela plusieurs enjeux, à commencer par celui de la réutilisation des données à des fins d’amélioration du service.

Pour en savoir plus et suivre les actions de la CNIL sur le sujet des lunettes connectées, voir l'article  Les lunettes connectées : la CNIL appelle à la vigilance publié sur le site de la CNIL, et le plan d'action à venir. 



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Article rédigé par Martin Biéri , Chargé d'études prospectives