Quelle est l’odeur de votre vie privée ?

Rédigé par Estelle HARY

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12 janvier 2018


LINC a visité la Glass Room, une exposition temporaire, organisée à Londres par la Fondation Mozilla et le Tactical Technology Collective, pour sensibiliser le grand public à la vie privée au travers de l’art et du design. 

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Est-ce un hasard si la Glass Room se présente comme un tech store dont l’allure n’est pas sans rappeler celle d’une marque bien connue ? Evidemment non, lorsque l’on a conscience des empires économiques qui se sont construits sur les données personnelles et de la relation bien particulière que les acteurs du numérique entretiennent avec leurs utilisateurs. Embarquons donc pour un shopping d’idées et de réflexions sur nos données et notre vie privée avec la visite de cet espace reprenant les codes marketing conventionnels des géants du numérique, pour mieux en révéler les enjeux sous-jacents. 

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"The Data Detox Bar" par The Glass Room (2017) - Tactical Technology Collective

We Know You

Entrant dans la Glass Room, nous sommes accueillis sur notre gauche par un îlot nous présentant cinq œuvres, réalisées par La Loma et Tactical Technology Collective, chacune adressant un des GAFAM et les problématiques que leurs pratiques respectives engendrent.

Trois de ces travaux questionnent la valeur des données personnelles, sous trois angles différents. Les Apple Towers dévoilent la trésorerie détenue par l’entreprise et son optimisation fiscale estimée et les comparent à différents pôles de dépenses publiques. Amazon Futures présente des applications possibles de deux brevets déposés par le géant du commerce en ligne répondant à un souci de réduction des coûts internes, qu’ils soient liés à la main d’œuvre ou à l’infrastructure. Enfin, après avoir déclaré que la vie privée n’était plus une norme sociale, Mark Zuckerberg a acheté pour plusieurs dizaines de millions d’euros les maisons entourant la sienne à Palo Alto afin d’éviter tout espionnage. Reconstituant ce havre de vie privée, la Zuckerberg House rend tangible une préoccupation croissante : et si la vie privée devenait un privilège accessible seulement à ceux ayant les moyens de se l’offrir ?  

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"The Apple Tower" par La Loma (2016) - Tactical Technology Collective

Jouxtant The Alphabet Empire, une carte impressionnante représentant l’ensemble des entreprises qu’Alphabet (nouveau nom du groupe chapeautant l’ensemble des activités de Google) a acquis ou dans lesquelles elle a investi depuis 1998 et révélant ainsi l’omniprésence invisible du géant américain dans tous les aspects de nos vies, la Fertiliy Chip offre une vision troublante. Puce contraceptive développée par Microchip Biotech Inc et financée par la fondation Bill & Melinda Gates, elle permettra aux femmes de contrôler à distance leur contraception. En nous exposant ainsi à cette puce, Tactical tech et le collectif La Loma nous invite à nous interroger sur ce type de projet de R&D et les enjeux qu’ils soulèvent sur la souveraineté que nous pouvons avoir de notre corps.

En effet, dans la droite lignée du Quantified Self et d’un solutionnisme technologique forcené, les implants biotechnologiques, aujourd’hui objets de nombreuses recherches et investissement, se voient régulièrement prédire d’une large diffusion dans les populations au cours des décennies prochaines. Outre la pléthore de données sensibles issues du corps qu’ils pourront transmettre, ils seront probablement aussi capables d’agir sur nos corps. Paradoxe étrange que de vouloir maîtriser et optimiser nos corps tout en ouvrant la porte vers des manipulations intentionnelles et potentiellement indésirables par des tiers. Est-ce que la promesse d’une santé parfaite nous fera perdre le contrôle de nos corps ?

Big Mother

Cette balance bénéfice-risque liée à la collecte et à l’utilisation des données personnelles est explorée plus amplement dans la suite de l’exposition au travers de la présentation de divers services aujourd’hui commercialisés : Silver Mother, Iris Guard, 23andMe, Lenddo, Tapad ou encore Cubic.

Veillez sur vos parents âgés, permettre à des réfugiés de retirer de l’argent avec le scan de leur iris, utiliser les données des réseaux sociaux pour accéder à des prêts, optimiser les flux dans une ville... Autant d’exploitations des données personnelles dans des domaines divers et variés mais toutes présentées dans l’objectif de faciliter et d’optimiser nos vies. Ces installations interpellent le visiteur sur ce glissement progressif de ces buts d’optimisation et de facilitation du quotidien vers une normalisation de la surveillance massive et aveugle, s’installant à toutes les échelles de nos sociétés qui n’est pas sans rappeler le propos de la majorité des épisodes de la série Black Mirror. Le visiteur est ainsi invité à se poser des questions : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour vivre de façon plus efficace ? Quelles intentions ou quels desseins sommes-nous prêts à soutenir ? Utiliser un service sachant que l’entreprise le fournissant a également des activités militaires est-il acceptable ? Est-il même possible de s’extraire de ce système ubiquitaire soutenu par nos sociétés ?

Terminant cette partie de l’exposition avec une note humoristique, la vidéo réalisée par CHOICE Australia dans laquelle un acteur lit à haute voix les conditions générales de la liseuse Kindle commercialisée par Amazon. Performance de 8 heures 59 minutes, elle montre l’impénétrabilité des textes régissant nos modalités d’accès et d’utilisation de ces services sur lesquels nous nous reposons de plus en plus. Nous invitons le lecteur à regarder cette vidéo, tout en lisant les lignes directrices du G29 (le groupe de travail réunissant les CNIL européennes) sur la transparence :

 

Something to Hide

Ce regard décalé sur les enjeux des données et des libertés individuelles se poursuit dans la troisième partie de l’exposition au travers de neuf travaux d’artistes et de designers. Pas de côté qui commence par The Listener (Weasley Goatley), une installation transformant en sons les transferts de données des smartphones présents dans la Glass Room. Assignant une voix à chaque appareil, un brouhaha des conversations autrement inaudibles de nos objets connectés se créée ainsi en temps réel.

A sa gauche se trouve l’installation Smell Dating (Tega Brain & Sam Lavigne), revisitant le fonctionnement des services de rencontres. Au lieu de se baser sur des préférences que vous indiquez dans une application ou tout simplement des préférences visuelles, vous êtes invités à sentir des échantillons de t-shirts portés trois jours et trois nuits sans déodorant. Pour chacun vous devez indiquer si vous trouvez l’odeur attirante, neutre ou répulsive. Si deux personnes trouvent leur odeur attirante, alors elles seront mises en contact. Outre le fait d’avoir une approche originale au traditionnel service de rencontres (d’aucuns diraient « disruptives » pour s’assurer le soutien d’investisseurs zélés), Smell Dating soulève un paradoxe de taille. Alors que nous sommes prêts à masquer notre vraie nature en société, en cachant notre odeur naturelle en portant du parfum par exemple, cette volonté de dissimulation est inexistante pour la plupart d’entre nous en ce qui concerne notre identité en ligne...

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"Smell Dating" par Tega Brain & Sam Lavigne (2016) - Tactical Technology Collective

 

Pourtant, ce n’est pas que les techniques d’obfuscation soient manquantes, comme l’atteste Unifit Bits (Tega Brain). L'installation nous propose d'attacher notre traqueur d’activité à un métronome. Qu’importe son niveau d’activité physique, chacun est ainsi sûr de produire d’excellentes données de fitness !

Néanmoins, le jeu inverse de tromperie est possible : les outils techniques, notamment ceux dénommés « bots » ou chatbots, peuvent être sciemment conçus pour duper les utilisateurs de services numériques. Les données piratées du site de rencontres extra-maritales Ashley Madison, outre de conduire à révéler publiquement les utilisateurs infidèles à leur conjoint(e), ont aussi mises en avant l’utilisation de bots pour jouer le rôle de femmes, catégorie d’utilisateurs en nombre sinon insuffisant. Ashley Madison Angels at Work in London (!Mediengruppe Bitnik) donne un visage à 436 de ces « fembots » ayant travaillé auprès des utilisateurs Londoniens, répétant inlassablement les pick-up lines pour contacter ces utilisateurs. Troublant ainsi la frontière entre physique et numérique, l’œuvre rend visuelle une réalité échappant à nos sens.

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"Ashley Madison Angels at Work in London" par !Mediengruppe Bitnik (2016) - Tactical Technology Collective

 

Perception de la réalité également interrogée par Where the F**ck was I? (James Bridle), un livre comportant 202 cartes représente l’intégralité des données de géolocalisation collectée par le smartphone de l’artiste sur une année. Des représentations déformées de la réalité, tout capteur ayant finalement une vision limitée. Les données collectées sont déterminées par la façon dont les capteurs ont été conçus techniquement et par l’infrastructure sur laquelle ces capteurs s’appuient pour transmettre les données. La qualité de celles-ci est donc subjective, contrainte par les systèmes les produisant et les traitants, eux-mêmes traduisant l’idéologie et les biais de ceux les ayant conçus, créant ainsi une « approximation  de la réalité ». Même imparfaites, ces données restent pourtant une représentation de notre identité qui est utilisée par d’autres pour nous aborder, nous offrir des services et nous profiler.

La question notre identité révélée au travers des données que nous produisons est également sous-jacente à Forgot Your Password (Aram Bartholl). Suite au piratage de l’intégralité de la base de données de Linkedin en 2012, l’artiste a imprimé dans 8 tomes de 800 pages chacun les 4,7 millions de mots de passe qui ont été publiés. Rangés par ordre alphabétique, il est possible de vérifier si son mot de passe a été compromis, mais surtout de connaître le nombre de personnes avec qui nous partageons inconsciemment celui-ci. Qu’est-ce que cela révèle de ces groupes imprévus de personnes ? Est-ce qu’en analysant les topologies de mots de passe il serait possible d’identifier une information spécifique, partagée avec d’autres, à notre propos ?

Les mots de passe ne sont pas la seule chose que nous partageons avec de parfaits inconnus. Dans MegaPixels, Adam Harvey propose une expérience intéressante en associant, grâce à un algorithme de reconnaissance faciale, notre visage à celui d’un inconnu dont la photo est enregistrée dans MegaFace. Une fois notre double trouvé, un ticket de caisse est imprimé pour avoir une trace de cette correspondance. En le lisant, on découvre alors que notre sosie est totalement inconscient de cette situation et de l’utilisation de sa photo. Créée par l’université de Washington à partir des photos libres de droits publiées sur Flickr, MegaFace est une base de données publiquement accessible. Preuve qu’il n’est pas nécessaire de voir ses données piratées pour en perdre le contrôle...

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"Ashley Madison Angels at Work in London" par !Mediengruppe Bitnik (2016) - Tactical Technology Collective

 

Quoi qu’il en soit, l’exploitation de nos données a une valeur certaine, comme en témoigne les bénéfices générés par les grands acteurs du web et les investissements massifs réalisés dans des technologies reposant sur l’utilisation de données massives. Constatant que nous ne sommes nullement rémunérés pour cette nouvelle forme de travail et que nous dirigeons vers « l’inévitable » remplacement des humains par des robots et des algorithmes, Manuel Beltrán reprend une idée qui a parfois le vent en poupe et propose qu’une partie des bénéfices soient redistribués à ceux ayant contribués à la production des données, c’est-à-dire les utilisateurs. L’installation Data Production Labour nous permet de visualiser notre contribution monétaire à l’économie du Big Data. Il suffit pour cela de scroller son flux Facebook, un capteur enregistrant et analysant vos mouvements de doigts et une caméra interprétant vos expressions de visage en fonction des informations que vous lisez. Une fois la tâche accomplie, la valeur de notre travail apparaît, calculée à partir de la qualité des interactions que nous avons eues avec les capteurs. Nourrir les algorithmes de données sera-t-il un métier du futur ?

Alors que Data Production Labour s’intéresse au futur du travail, Online Shopping Center (Sam Lavigne) s’intéresse au futur de la consommation, en simplifiant à l’extrême l’acte d’achat. Une machine mesurant l’activité cérébral (un EEG) est ici programmée à reconnaître deux états de pensée chez son porteur : le mode shopping et le mode réflexif sur sa propre mortalité. En fonction du mode reconnu, l’EEG achète de façon aléatoire des objets sur amazon.com ou aliexpress.com ou bien charge des pages web en rapport avec la mort.

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"Online Shopping Center" par Sam Lavigne (2016) - Tactical Technology Collective

 

Open the Box & the Data Detox Bar

Après un tel voyage oscillant entre inquiétude et fascination pour ce système technologique complexe que nous avons créé, nous sommes finalement invités à reprendre le contrôle sur notre identité numérique. La mezzanine offre un espace Open the Box de découverte, tandis que l’équipe du Detox Bar nous explique les huit étapes pour faire une cure de désintoxication de données.

Au final, cette Glass Room est un bel exemple d’initiative cherchant à rendre tangible l’invisible et la complexité du système dans lequel nos données évoluent. Au travers de projets donnant à voir, sentir et vivre ces données,  nous sommes interrogés sur la valeur que nous leurs donnons, à elles, à notre vie privée et à notre identité.

Par ailleurs, au-delà de cet aspect réflexif et la « révélation de la face cachée du numérique », le projet nous amène progressivement vers l’action, en nous dirigeant vers ce Detox bar. Une démarche qui n’est pas sans lien avec celle de notre projet « l’Oracle du net », dont le design suit lui aussi trois étapes conceptuelles : révéler les systèmes sous-jacents et faire prendre conscience – proposer des outils et redonner la maîtrise à l’individu – impliquer l’individu dans une réflexion globale sur la citoyenneté numérique.

Face à une telle initiative, on ne peut qu’espérer qu’une chose : que la prochaine ait lieu en France ! Cela serait également l’occasion de mettre à l’honneur les artistes et designers francophones, on peut évidemment penser à Albertine MeunierJulien LevesqueFilipe Vilas-BoasCaroline Delieutraz, et bien d’autres).


Visuels (dans l'ordre) : Tactical Technology Collective, The Glass Room

"Alphabet Empire" par : La Loma (2016)

"The Data Detox Bar" par The Glass Room (2017)

"The Apple Tower" par La Loma (2016)

"Smell Dating" par Tega Brain & Sam Lavigne (2016)

"Ashley Madison Angels at Work in London" par !Mediengruppe Bitnik (2016)

"MegaPixels" par Adam Harvey (2017)

"Online Shopping Center" par Sam Lavigne (2016)


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Article rédigé par Estelle HARY , Designer