Snapchat et les apps éphémères au prisme des utilisateurs

Rédigé par Régis Chatellier

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18 mars 2016


Anonymes ou éphémères, de nouvelles applications imposent leurs usages sur le marché des réseaux sociaux. Autant de nouvelles pratiques individuelles de gestions de la vie privée et des identités multiples ? (1/2)

Fantôme - flickr_cc-by-pasukaru

L'application Snapchat, lancée en 2011, a fondé son succès sur la promesse d'une limite de temps de vie des images postées par les utilisateurs, de une à dix secondes. Valorisée 16 milliards de dollars en 2015, la start-up conçue à Stanford n'a pas manqué de faire des émules. On trouve toute une série de services équivalents sur le "marché de l'éphémère" (Wickr, Dizappear, ou Gossip …). Si leur succès ne se dément pas, la promesse de l'éphémère et de la protection induite des données personnelles semble avoir fait long feu.

Avant l'affaire de l'adolescente harcelée fin décembre 2015 - des photos intimes publiées sur Snapchat avaient été capturées et partagées sur Facebook -, un enquête Médiamétrie réalisée en décembre 2015 pour la CNIL révélait que les utilisateurs de ces applications restent très partagés quant à la confiance à accorder au caractère temporaire des médias postés.

"Paradoxe de l'éphémérité"

Le Privacy Paradox (les gens redoutent d'être surveillés, mais s'exposent de plus en plus) laisserait-il place au "paradoxe de l'éphémérité", les utilisateurs faisant des arbitrages entre la recherche réelle de liberté de ton et l'acceptation de règles du jeu biaisées. Près des deux tiers disent utiliser ces applications pour le caractère éphémère des contenus, pour la difficulté à les sauvegarder et parce qu'on y poste des images  "que l'on n'oserait pas [partager] ailleurs". Ils sont pourtant 54% à n'avoir jamais réglé la durée de visibilité par défaut, 57% d'entre eux ont déjà sauvegardé le contenu d'autres utilisateurs sans que ceux-ci ne le sachent, en faisant une capture d'écran (36%), en prenant en photo l'écran (14%) voire par l'utilisation d'outils tiers spécialement conçus à cet effet (13%). Si l'on s'attarde sur le rapport entre confiance et réglages de la visibilité, on constate qu'un tiers seulement des utilisateurs est "ultra-confiant", n'a jamais réglé la durée de visibilité de ses contenus et estconfiant à l'égard des réseaux sociaux éphémères.

La protection de l’intime, un moyen au service de l’expérience d’utilisation ?

Les "snapchatters" perçoivent d'abord l'outil comme amusant, instantané et pratique avant de valoriser l'éphémère. Les raisons du succès sont plus certainement à aller chercher dans l'expérience utilisateur que dans une hypothétique protection de la vie privée. La sociologue danah boyd (s'écrit avec des minuscules) fait de l'attention la clé de la popularité de ces services, « Snapchat vous demande de vous arrêter pour réellement prêter attention au cadeau qu'une personne de votre réseau vous envoie", sous peine de vraiment le perdre. Les apps éphémères "ne sont pas qu'une distraction de plus [dans le déluge de notifications et sollicitations], mais bien une invitation à l'attention » . Le sociologue Nathan Jurgenson, parfois chercheur associé pour Snapchat, ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque le rôle de ces réseaux sociaux temporaires  : « avec l’éphémérité, la communication  est faite par les images plutôt que faite autour d’elle » (par les commentaires, les « likes », …). Dans ce sens, l’aspect éphémère n’est pas recherché en soi comme une protection de l’intime, mais comme une autre manière de communiquer.

Des universitaires américains étaient arrivés aux mêmes conclusions suite à une étude réalisée en 2014 auprès d’étudiants, sur le seul réseau Snapchat (Sex, Lie or Kittens ? Investigating the use of Snapchat’s self-destructing messages -pdf) ). Ils insistaient alors sur le fait que les utilisateurs du service ne diffusent pas particulièrement de contenus « sensibles » ou potentiellement choquants sur celui-ci. En 2014, la Federal Trade Commission, agence fédérale chargé de la protection des consommateurs aux Etats-Unis, avait sanctionné Snapchat pour avoir trompé les consommateurs en insistant dans sa communication sur l’aspect sécurisé de l’effacement des images. A l’époque, Snapchat le faisait encore énormément, et a depuis centré son développement sur d’autres aspects de l’expérience utilisateur. Finalement, le régulateur a ici peut-être rendu service à l’entreprise…

Après les réseaux de l'exposition du soi et du partage au plus grand nombre (La révolution du web social : Demain tous peoples ?, cahier IP1) , la vague des réseaux du partage de l'intime semble moins guidée par la volonté de protection de données personnelles que par la recherche de nouvelles expériences sociales. En ce sens ces nouvelles plateformes, pour certaines fondées sur le caractère éphémère, pour d’autres sur l’anonymat, viennent compléter le « paysage social » en faisant figure d’alternatives par rapport aux réseaux généralistes. Les utilisateurs, plus pragmatiques que dupes de l'offre de protection de leurs données, incluent ainsi ces nouveaux services dans la stratégie globale de visibilité et de "marketing des identités", entre transparence, cloisonnement et obfuscation.

 


Illustration : flickr_cc-by pasukaru 


 

Document reference

Étude sur les usages des applications, messageries et réseaux sociaux éphémères et d’anonymat

Enquête Médiamétrie pour la CNIL, décembre 2015. Administration d’un questionnaire sur Internet auprès de 504 internautes de 15 ans et plus, utilisateurs d’applications, messageries et réseaux sociaux éphémères ou d’anonymat du 10 au 30 novembre 2015.


Régis Chatellier
Article rédigé par Régis Chatellier, Chargé des études prospectives