Designer l'absence
Rédigé par Victoria DUCHATELLE
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11 mai 2017Dans la continuité de nos travaux d'exploration de l'écosystème de la privacy par le prisme du design, et dans la perspective de la conférence "Ethics by Design" à laquelle participera le LINC, Victoria Duchatelle documente les enjeux qui se posent au designer avec la disparition progressive des interfaces.
Dans le film Her, sorti au cinéma en 2014, Samantha (une IA) et Théodore ont créé une intimité ultime. Elle gère son calendrier, ses mails, et entretient même avec lui une relation amoureuse. Mais cette relation à sens unique est vouée à l’échec, car Samantha a beau être aux côtés de Théodore à chaque instant, bien au chaud dans sa poche, elle est parfaitement insaisissable.
Si le scénario de Spike Jonze n’est pas encore prêt à se réaliser, notre relation aux outils informatique est d’une ambivalence comparable. Si proches, les programmes informatiques nous assistent dans une multitude de tâches quotidiennes et il est désormais difficile de s’en passer. Si loin, nous ignorons bien souvent comment nos complices numériques répondent à nos besoins, interprètent nos faits et gestes ou utilisent nos données.
Désormais, plus besoin de saisir son smartphone pour exécuter une commande. Un « dis, siri » suffit. Et voilà que ce sont les programmes qui se saisissent de nous.
Au sein de ce système, un acteur endosse un rôle ambigu entre l’utilisateur et des technologies dont il est plus que jamais dépendant : le designer…parce qu’il est la dernière étape entre une technologie et son utilisateur.
Invisible n’est pas transparent
Nous dépendons de nos interfaces pour communiquer, nous informer, faire des affaires, nous distraire, nous sociabiliser et pour bien d’autres tâches encore.
Elles apparaissent toujours plus intuitives, et le back-end semble avoir disparu au point qu’on ne remarque plus leur présence.
« Comme l’air et l’eau, le numérique ne se remarquera que par son absence, jamais par sa présence » avait prédit Nicholas Negroponte en 1998, professeur au Massachusetts Institute of Technology.
L’origine de ce phénomène ? Un objectif d’apparence louable : celui de rendre les technologies aussi grand public que possible.
Fabricants, ingénieurs, développeurs, et designers ont bâti un univers ultra-complexe en back-end (partie immergée de l’iceberg) et ultra-simplifié en front-end (éléments accessibles à l’utilisateur). L’illisibilité de l’âge numérique tend à aliéner l’individu qui ne peut en comprendre les mécanismes. Du fait des entreprises, des ingénieurs et des designers, on assiste ainsi depuis quelques années à une infantilisation des utilisateurs et à la consolidation d’un système qui encourage leur non-éducation.
Pourtant, la connaissance et la compréhension de la nature structurelle des outils numériques et de leur influence potentielle sur nos vies apparaît indispensable pour une éthique de l’usage.
En procédant à une ultra-simplification des technologies, nous prenons le risque de simplifier les comportements. Réduisant l’individu au statut de consommateur plus que d’utilisateur.