Mondes virtuels : vers des passeurs de frontières numériques ?

23 mai 2022

Si vous arrivez sur cette page, c'est très probablement parce que vous avez  trouvé un flyer proposant des activités de "passeur numérique" pour traverser les frontières fermées des mondes virtuels. Cette activités pourrait exister… dans le futur ! Nous l'avons imaginée dans le cadre de réflexion prospective sur les futurs des métavers et mondes virtuels.

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La publication de ce récit fictionnel à lire ci-dessous s'inscrit dans des travaux et une réflexion prospective sur les futurs des métavers menée fin 2022 par le LINC, accompagné par l'agence Fabernovel.

Il s'agissait d'explorer les enjeux posés par le développement de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée, au travers des technologies, usages et nouveaux marchés qui pourraient se développer. Ces nouveaux récits et designs fiction sont là pour nous permettre de nous interroger collectivement sur les futurs possibles, plausibles.

Cette dystopie force volontairement le trait en imaginant un futur dans lequel les univers virtuels sont particulièrement contrôlés.

 

Eleutheria

En 2036, les états ont investi dans des mondes virtuels qui reproduisent les frontières du monde réel, afin d'en garder la maîtrise et le contrôle. Les citoyens y ont accès à des services publics, culturels, commerciaux, de sociabilité, mais sont soumis à une forme de contrôle. Cependant, on voit s'organiser des bulles virtuelles autonomes, parfois nommées Metaverse Autonomy Zone (MAZ).

Thomas arrivait à la terrasse du café Le Liberté et salua Clara, son amie depuis leurs études. Il appréciait leurs traditionnels échanges animés du lundi soir. Clara lui partageait toujours les meilleurs plans de la capitale, des dernières sorties ciné comme des soirées les plus branchées. De son dernier livre emprunté à la médiathèque virtuelle à la dernière exposition réalisée dans le métavers, il notait soigneusement toutes ses précieuses recommandations et, s’il avait le temps, lui donnerait son propre avis la semaine suivante. Au fond de lui, Thomas avait une certaine nostalgie à sentir les pages d’un livre ou à déambuler dans les longs couloirs des musées, les pieds bien ancrés dans le sol. Cependant, à l’approche de la trentaine, hors de question d’être ringardisé, il voulait rester à l’affût des tendances.

Cette fois-ci, Clara n’avait qu’un mot en tête. Eleutheria.

“Eleuthe-quoi ?” demanda Thomas naïvement.

“Eleutheria, murmura Clara, tu vis dans une grotte ou quoi, Thomas ? Tu sais, c’est le dernier métavers dont tout le monde parle. Je n’avais jamais vécu ça, je me suis sentie extrêmement libre, c’est une expérience extraordinaire, tu devrais essayer ! Si tu veux t’ouvrir les yeux sur les pratiques des autorités et lutter pour nos droits, c’est l’endroit !”

Thomas n’avait jamais vu Clara avec un tel enthousiasme. Les yeux brillants, elle continua de lui expliquer son expérience. Convaincu, lui aussi était désormais piqué et n’avait qu’une idée en tête : s’aventurer dans ce métavers.

Alors qu’il retournait à son vélo pour rentrer chez lui, Thomas remarqua qu’il marchait avec un prospectus collé à sa semelle.

“Venez sur Eleutheria. Un monde meilleur pour un meilleur monde.”

De retour dans son appartement, agité, Thomas songeait encore à la discussion qu’il venait d’avoir. Il ne trouvait pas sommeil : c’était plutôt le moment de se connecter à ce fameux métavers.

Il n’était pas le premier à être fasciné de la sorte par un métavers alternatif. Il eut une pensée pour son ami Enzo. La dernière fois qu’il l’avait vu, c’était aux informations. Des manifestants écologistes arrêtés après avoir manifesté sur le métavers MetaTerra. En image de l’article, Enzo, debout et les traits tirés, était en train d’entendre sa condamnation au tribunal. Il était entré dans les fichiers de l'État pour avoir été un méta-dissident et sa vie était désormais surveillée en permanence.

Il sortit de sa poche le contact d’un passeur, que Clara lui avait glissé sous la table, pour garantir la sécurité de son identité en ligne. Il était temps de le contacter. Ce dernier lui répondit instantanément “ça fera 0,3 ETH”. Thomas pensa que sa liberté avait un coût, fit le transfert en un clic et reçut un lien pour ajouter la désormais ordinaire extension d'obfuscation sur son navigateur, permettant de masquer ses identifiants techniques et ses traces. D’onglet en onglet, il arriva sur le métavers.

Jamais il n’avait été aussi impressionné en ligne. Lorsqu’il se déplaçait dans ce nouvel espace, les bâtiments semblaient suivre ses mouvements. Il aurait pu explorer ces nouvelles terres pendant des heures. Du vent effleurant les branches des arbres aux agoras ouvertes, un monde libre semblait possible ici. Des statues tenaient des pancartes où l’on pouvait lire les rêves et les aspirations des visiteurs pour un monde meilleur. Au milieu de ces messages d’espoir, il croisa un autre voyageur, ElLadraoXX19, avec qui il put débattre du dernier projet de loi du gouvernement. ElLadraoXX19 était un habitué du lieu, mais ne baissait pas la garde en ce qui concernait son identité, son avatar n’était même pas celui d’un humain, un costume de bête le recouvrait de la tête au pied. Thomas lui fit confiance dans une certaine mesure, cela restait un inconnu, il devait garder ses précautions au cas où ... Cet inconnu le guidait alors dans les méandres secrets de ce métavers, et lui expliqua comment participer aux différents débats organisés. Les sujets étaient multiples et tous cruciaux : développer des modèles de consommation locaux et circulaires, permettre aux citoyens de participer de façon active à la démocratie ou encore renforcer l’accessibilité aux services du métavers aux plus précaires.

 

Complètement happé par Eleutheria, Thomas n’avait pas vu les heures passer. Pourtant, son extension d’obfuscation n’était actif que pendant quatre heures. Il se rappela soudainement de l’échéance qui lui était imposée.

 

Revenant au monde réel, encore à moitié dans un rêve, il jeta un coup d'œil à l’heure de son téléphone. Déjà 4h35, depuis 5 minutes, l'extension n'était plus active. Il se rappelait du visage d’Enzo aux informations. Non, cinq minutes, ce n’était sans doute pas suffisant pour être pris.

 

Dès son retour sur la plateforme de connexion aux services du métavers national, Thomas remarqua une anomalie. Tout semblait lui être bloqué et flouté. Il essayait de se rassurer comme il pouvait, c’était peut-être juste un problème de connexion internet. Malheureusement, ce n’était pas aussi simple. Même s’il s’est auto-détruit, l’extension d’obfuscation avait généré des traces et inscrit une connexion illégale dans son wallet de citoyen. Un message apparut sur l’écran :

 

“Suspicion de connexion frauduleuse : compte bloqué. Un contrôle obligatoire devra être effectué, vous allez être contacté dans les 48h à venir”.

 

Dès le lendemain, il reçut un nouveau message lui indiquant de se reconnecter à la plateforme pour avoir un entretien en ligne avec un agent. À peine réveillé, Thomas enfila ses lunettes d’AR pour rejoindre l’appel vidéo. Il se retrouva en face d’un avatar d'agent habillé d'un uniforme sur lequel on pouvait lire l’acronyme “B.P.M.N” pour Brigade de Protection du Métavers National. Thomas restait silencieux. Cinq minutes d’imprudence avaient suffi pour ce réveil inhospitalier. L’agent commença un interrogatoire de façon mécanique pour expliquer le signal qu’il avait reçu. Thomas jouait le naïf, comme il savait le faire à la perfection. Détecté par le casque, son rythme cardiaque était un peu plus haut qu’habituellement, mais ne le trahissait pas. Ne disposant que d’un créneau de trente minutes, l’agent décida de le croire et, après cette légère vérification, réactiva son compte.

 

La peur que Thomas avait pu ressentir ne le quittait pas les jours suivants. Il remettait en question ce protocole mystérieux qu’il avait subi et ne comprenait pas l’interdiction de métavers alternatifs. Tous ces espaces de liberté étaient réduits au silence parce que le gouvernement voulait limiter la contestation, la créativité et le regroupement des citoyens. Il se sentait emprisonné dans le monde réel et ne pourrait plus s’échapper pour Eleutheria. Il y avait peut-être une solution, une façon de changer le cours des choses, mais elle était risquée. Il devait devenir un méta-activiste pour Eleutheria.

 

***

 

Un an après cette mésaventure, Thomas avait pu mener plusieurs coups d’éclat pour Eleutheria et avait lié beaucoup de nouvelles amitiés dans le milieu du méta-activisme. Beaucoup de ces amitiés n’avaient pas duré : comment garder le contact avec des gens, cachant leurs identités, que l’on ne connaît jamais vraiment ? De surcroît, les services de surveillance arrêtaient de plus en plus régulièrement ses camarades de lutte. Un an d’effort avait eu raison de sa motivation. Il avait été certes plus prudent que la première fois, mais pour combien de temps ? Un nouveau contrôle, qui cette fois ne sera pas aussi bref que le précédent, pourrait arriver du jour au lendemain, à la moindre erreur d’inattention. Il se sentait si découragé, les autorités n’entendaient pas leurs besoins de plus de liberté et étaient de plus en plus sévères avec les dissidents. Au mieux, ils les excluaient des services publics sur le métavers, au pire, ils les faisaient se taire. Thomas allait tellement souvent débattre sur Eleutheria qu’il délaissait également ses proches. Cela faisait bien six mois qu’il ne se rendait plus aux discussions hebdomadaires avec Clara. Cela commençait à lui manquer. Il était temps de déconnecter un peu. Il prit son téléphone à côté de lui et, au lieu d’activer l’extension d’obfuscation, il cliqua sur son application message :

 

“Hello Clara, ça te dit lundi de se voir à nouveau en réel ? Au café Le Liberté, comme d’habitude. Bises, Thomas”

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Inspirations - observations du présent

Afin de rédiger ce scénario, et proposer cet artefact, nous avons exploré les grandes tendances et les signaux faibles ans les réalités virtuelles, la réalité augmentée, et plus largement le numérique et la société. Nous avons identifié les grands champs d’influence pour le futur des métavers (technologie, gouvernance, environnement, société, usages), au sein desquels nous avons recherché les différentes variables à partir desquels des événements, des technologies ou des usages pourraient advenir.

Ici, les champs d’influences et variables sélectionnés parmi un panel très large sont :

  • GOUVERNANCE - Continuité ou effacement des frontières politiques au sein des métavers
    • [cloisonnement] Tandis que les États ferment leurs frontières politiques, les métavers deviennent des espaces de simulation de projets politiques, autant pour des groupements populistes xénophobes qui cherchent à démontrer leur projet que des initiatives démocratiques.
      Parmi les inspirations de cette variable, on retrouve la montée des partis populistes, les frontières qui se ferment et la militarisation des mondes virtuelles.

 

  • ACTIVITES ET USAGES - Libérer sa personnalité ou revendiquer son statut ? La question de l’expression de soi dans le monde virtuel
    • [post-identité] Les métavers permettent aux individus d’exprimer leur personnalité de manière libre, sans discrimination ni jugement. Les communautés créent des environnements de partage bienveillants et basés sur l’entraide.
      Parmi les inspiration, on retrouve les exemples de l'expression de soi sur les réseaux et jeux vidéo

 

  • ENVIRONNEMENT - Des sécheresses dévastatrices ?
    • [restriction d’eau] De fortes sécheresses touchent la France chaque année, jusqu’à 10 semaines par an à Paris. Un nombre croissant de départements met en place des restrictions d'eau l'été. 54% de la population du sud de l'Europe sont exposés à une pénurie d'eau. L'État est obligé de mettre en place un plan radical de distribution de l'eau. Dans certaines communes du sud, l'eau courante peut être coupée plus de 12h de suite.
      Parmi les inspirations, on retrouve les scénarios du GIEC